C’est de L’eau (This Is Water)

Lazarus and his Double

« Quelques pensées, exprimées lors d’une occasion importante, sur comment vivre avec compassion »

Voici ma première tentative de traduction d’un des géants des Lettres Américaines de la fin du dernier millénaire, ainsi que du début du nouveau, David Foster Wallace. Le texte qui suit a déjà été traduit une fois par un certain Charles Recoursé, détail qui m’avait échappé jusqu’à-ce que j’en sois au peaufinement de ma propre traduction. Oh well… This Is Water, donc, une adresse donnée en 2005 à l’occasion de la remise de diplômes pour les nouveaux licenciés de Kenyon College, dans l’état de l’Ohio (et visionable sur yourteub) sera la seule fois que DFW posera aussi directement, et en publique, ce genre de questions on va dire fondamentales, alors qu’il patoge au milieu d’un roman, The Pale King (« Le Roi Pâle »), qu’il écrit depuis bientôt 10 ans, qui n’en finit pas, et qui ne…

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« Le gouffre de Padirac? ça sonne comme la fin du Monde. »

Mes amis ont tous un humour fulgurant. Pas toujours brillant, parfois franchement lourd, parce que je les y encourage, avec mes « tire sur mon doigt » et autres âneries. C’est comme cela que l’on communique, et je le vois, toutes mes nouvelles amitiés ont ça en commun que le rire est vite conjoint. Toujours gras, fort, et inconvenant.

Et puis voilà, parfois ils disent des choses drôles et poétiques, un petit éclair de génie traverse leur esprit, et c’est là la beauté d’avoir un interlocuteur aimant; ils ne s’en rendraient même pas compte si je – ou quelqu’un d’autre – ne leur disais pas. C’est un peu ça l’amitié, un match de tennis, où un des joueurs s’arrêterait pour applaudir l’autre, quand il fait un coup de maître.

Samedi je verrai le Gouffre de Padirac. Pas un de mes life goals, il n’a rien à faire dans ma bucket list, mais peut-être le romancerai-je a posteriori; c’est même probable. En tout cas j’espère qu’il me sera donné de sentir un peu de la grâce que l’on trouve souvent dans les choses les plus simples, et qui ne vient jamais vraiment quand on l’attend trop. Alors, au diable la bucket list! Soyons spontanés, vivons dangereusement, comme à la fin du Monde.

A la recherche de l’âme latine pt.2.

 

Scende ruzzolando
dai tetti di lamiera
indugiando sulla scritta
« Bevi Coca Cola ».
Scende dai presepi vivi
appena giunge sera…
Quando musica e miseria
diventan cosa sola.
La gioia della vita.
La vita dentro agli occhi dei bambini denutriti,
allegramente malvestiti
che nessun detersivo potente può aver
veramente sbiaditi.
E corre sulle spiagge atlantiche
seguendo il calcio di un pallone,
per finire nel grembo di grosse mamme antiche
dalla pelle marrone.
E s’agita nel sangue delle genti dai canti
e dalle risa rinvigorite
che nessuna forza, per quanto potente, può aver
veramente piegate.

***

Elle descend, dégoulinante,
Par dessus les toits de tôle,
Elle s’attarde sur les panneaux  « buvez du coca-cola »,
Elle descend des crèches vivantes, dès que la nuit tombe…Quand musique et misère se conjuguent,
La joie de la vie.
La vie dans le regard des enfants affamés, allègrement mal vêtus, que nulle lessive ne peut avoir vraiment attaqué.
Elle court sur les plages atlantiques,
suivant la course d’un ballon,
pour se loger auprès de grosses maman antiques, à la peau tannée.
Elle s’agite dans le sang des gens donnant une puissance telle à leurs chants et leurs rires, qu’aucune force, ne peut vraiment les briser.

 

A la recherche de l’âme latine pt.1.

Âme : du latin « anima », « souffle, respiration ». Principe vital et spirituel, immanent ou transcendant, qui animerait le corps d’un être vivant.

Le terme « latin », lui, renvoie à des réalités multiples. S’il est substantiellement sûrement plus difficile de parler d’ « âme » que de culture latine, cette dernière a été si prévalente, pendant si longtemps, qu’elle évoque aujourd’hui tellement de choses différentes. Le « latin », c’est la langue, c’est l’alphabet, c’est le lover, c’est l’Église, c’est le droit, c’est le territoire, c’est l’Amérique, et c’est l’habitant du « Latium ». Cette dernière désignation, la moins extravagante, apporte toutefois un élément de définition important. Le « Latium », c’est cette région centrale de l’Italie, où se trouve Rome. Parce que Rome est notoirement le centre du Monde, et que tous les chemins y mènent, c’est logiquement que les Romains ont baptisé leur territoire de « notre Terre ».

Latium. Notre Terre. Qui est aux cieux.

L’âme latine, c’est donc le souffle de la terre.

Lorsqu’on lui accole l’adjectif « latin », l’on donne à l’âme un nouveau territoire de repos. Elle qui, dans sa déclinaison saxonne, « appartenait à la mer/au lac », greffe ses poumons dans le sol.

Par synesthésie, la terre évoque des sons primitifs et des couleurs chaleureuses : le marron, l’ocre, et la tuile. Elle est nourricière, rustique, et sale. Elle est modelée par les vents, les pluies, et surtout par le Soleil. Dans la gestuelle des locuteurs italiens, dans les ruelles étroites des villes du Sud, dans la nourriture riche, grasse, et parfumée de la Méditerranée, dans les danses andalouses, l’on reconnaît toutes ces influences.

Est-ce un même souffle qui anime donc la moitié Sud de l’Europe, et par extension l’Amérique Latine ? J’ai des amis qui se décrivent comme des « latins » ; d’autres comme des « purs produits du Sud ». Est-ce qu’ils sont mû (et émus) par la même vérité ? Est-ce universel de, comme moi, pleurer sur un fado, sans même en comprendre un mot, parce qu’il touche une corde sensible, indéfinissable ?

Plus que l’Histoire, le bon vin, les belles femmes, les beaux vêtements, c’est la Dolce Vita qui continue d’attirer en Italie des hordes de touristes, et qui fait que je fantasme jour et nuit à l’idée de poser mes bagages dans la campagne toscane. La Dolce Vita, c’est le mérite de l’âme latine ; animés par la terre, nos corps latins se délectent de ses dons, se dorent au Soleil, souvent jusqu’à l’oisiveté et l’excès. C’est qu’ils sont trop attachés à la vie pour même entrevoir la mort.

L’âme germanique a ses vertus ; elle est plus puissante, plus conquérante, plus brave. Elle ne s’inquiète pas de l’inhospitalité, du froid, des fonds marins. L’âme latine est lente ; elle vit pour pousser ses racines dans la familiarité et l’abondance. Empiriquement, il est facile de comprendre pourquoi l’âme germanique a le dessus. Mais l’âme latine aura toujours aux yeux du Monde le monopole de la suavité. Son berceau – l’Italie, la France, l’Espagne, le Portugal – continuera donc de fleurir, tant qu’en son sein l’on célébrera, au-dessus de toute autre force, la joie de vivre.

Anima-Latina-cover

Pardonnez-moi cette envolée lyrique, et appréciez plutôt, en pt.2., le magnifique « Anima Latina » de Lucio Battisti, où Mogol, en quelques bribes de mots, nous révèle le grand secret de l’âme latine, déferlant sur les favelas, et instillant de la vie dans la misère.

Hommes vs Robots: de la sandbox à la sujétion

Je vous présente l’article de The Guardian qui a causé ma perte dans la nuit de lundi à mardi (comprenez: j’ai fait une semi-insomnie). Voir ici : The meaning of life in a world without work

Ça se lisait comme un roman d’anticipation, un « Meilleur des Mondes » assumé dans le côté cauchemardesque, quelque chose de somme toute plutôt léger puisqu’encore lointain, en principe.

Mais j’ai été tellement dérangée par la façon dont l’auteur comparait la religion à un jeu, que j’ai commencé à chercher des arguments contre cette perception (ça, c’était facile), puis je me suis demandée pourquoi ça avait provoqué une telle révulsion chez moi (ça, c’était moins facile, mais je vais y revenir), et enfin, j’ai voulu proposer autre chose pour cet avenir (et là, c’est devenu un calvaire).

Je n’ai toujours pas eu le déclic. J’aime Simone Weil, dont j’ai parlé dans chacun des articles de ce blog, parce que l’énumération des besoins qu’elle établit dans « L’enracinement » nous confie une grille de lecture précieuse pour l’ensemble des choses que nous devons appréhender. Sa pensée devient donc un point de référence indispensable. La classification des besoins qu’elle propose peut être discutée à l’infini, elle peut être violemment réfutée, même ; mais le seul fait de centrer sa classification autour des nécessités humaines est en soi d’une grande aide. J’avais le sentiment d’avoir gagné en pertinence, et puis, je me retrouve de nouveau sur le carreau.

Dans l’article précité, il est question justement, d’un besoin que l’auteur reconnaît : celui de l’utilité. L’Homme a besoin de se sentir utile. Une définition particulièrement intéressante du terme « utilité » sur internet dispose qu’il s’agit de « l’aptitude d’un bien à satisfaire un besoin ou à créer les conditions favorables à cette satisfaction ».

En cette définition se révèle tout le paradoxe des nouvelles technologies, celui qui m’a gardée dans une espèce de troisième dimension ridicule de laquelle je n’arrivais pas à sortir pour trouver une explication englobante et logique. En théorie, les nouvelles technologies trouvent leur raison d’être dans le fait de faciliter la vie de l’Homme en lui permettant à tout instant et avec un moindre effort de répondre à l’ensemble de ses besoins. Mais, se sentir utile, est précisément l’un de ces besoins. Si les machines ont vocation à remplacer l’Homme, alors il n’y aurait plus, pour la majeure partie de l’humanité, de travail. Les robots produiraient les robots.

Comment dépasser le paradoxe d’une innovation technologique qui nous faciliterait la vie, et dans le même temps, qui annihilerait notre sentiment d’utilité ?

La proposition de l’auteur, selon laquelle l’être humain moyen (ou pour reprendre son expression flatteuse, la « classe inutile ») pourrait envisager son utilité par une activité virtuelle de jeu, n’est pas idiote. Elle prend en compte tous les paramètres rationnels (psychologiques, technologiques), qui semblent converger vers l’idée que cela suffirait à l’épanouissement de l’Homme.

Elle me laisse dubitative dès lors que l’auteur considère que cette nouvelle activité virtuelle suffirait à donner un sens à la vie de l’Homme comme peut le faire présentement la religion.

La religion avec ses codes imaginaires permet à celui qui y prend part de franchir des niveaux, d’accumuler les points, jusqu’au grand final duquel on sort victorieux ou non (comprenez : on accède au Paradis ou pas). L’auteur explique qu’il y a déjà quelques maîtres de ce petit jeu qui vivent en ascètes à Jérusalem. Ils vivent longtemps et se sentent utiles malgré le fait qu’ils ne travaillent pas. Ils voient leur ville sainte sous le spectre de l’instrument biblique ou toraïque un peu comme s’ils jouaient à Pokémon Go.

Mais la comparaison trouve ses limites dans le sens où, ces ascètes, qui prennent part à des rituels, ne s’adonnent pas à la prière pour leur seul plaisir, mais pour le bien de la communauté, ce qui de facto constitue un travail, défini comme « une activité humaine organisée et utile ».

Vous voyez, c’était facile.

Ma deuxième question concerne plus directement l’avenir, et m’est douloureuse parce que je pars avec de gros a prioris liés à mes propres croyances (cf plus bas).

Est-ce que la stimulation intellectuelle (comme celle produite par le jeu) suffit à l’Homme pour qu’il se sente utile ? Ou faut-il qu’il perçoive un sens à son activité (celui de contribuer à la société, à la communauté, ou à une idéologie donnée) ? En d’autres termes, est-ce que la spiritualité, comprise comme tout ce qui est de l’ordre de l’esprit, des valeurs, au-delà d’être un besoin, est une chose innée chez l’Homme, un de ses éléments constitutifs ?

Être convaincu de l’origine déiste de nous-même, c’est aussi être convaincu que nous sommes constitués d’une âme, et que, donc, plus qu’un besoin, la spiritualité est une partie de nous-même.

Dans cet état des choses, l’on voit vite les limites du jeu vidéo, qui nous maintiendrait dans un état végétatif peut-être quelque temps, mais qui n’empêcherait pas les soulèvements des Hommes qui prendraient pleine conscience de l’étroitesse d’une telle vie (en plus d’être poussés à agir à cause de l’inégalité écrasante qui régnerait si l’on tombait sous le coup du scénario imaginé par l’auteur, voir plus bas).

Je n’avais pas mesuré à quel point j’étais convaincu par une telle thèse tant que je ne me suis pas retrouvée confrontée à la possibilité que nous soyons réduits à l’état d’animal sophistiqué. Comme m’avait dit une amie un jour, « le progrès technique, c’est permettre à un singe de piloter un avion ».

Il est évident que devant le chasme grandissant entre ce qui est de l’ordre du spirituel, et ce qui est de l’ordre du matériel, le maintien de la dimension spirituelle de l’Homme telle qu’elle est véhiculée par les vieilles religions présente un danger, pour l’Homme qui ne travaillera pas, comme pour l’Homme qui travaillera.

L’Homme qui « burn-out » ou « bore-out » est celui qui a constitué sa vérité intérieure autour des notions de nécessité, de mesure, et d’entraide, concentrées dans la valeur du travail ou tout du moins de la contribution, et qui par conséquent perçoit l’absurdité de son emploi comparativement au sens qu’il donne à sa vie. Et s’il en a conscience aujourd’hui, ce sera a fortiori le cas dans quelques décennies, quand l’état de nécessité sera anéanti par la robotique.

Pour les gens comme moi, le concept de concentrer la notion d’utilité et de sens dans une réalité ludique et virtuelle, c’est réaliser l’idéal de soumission totale en bernant la majeure partie de l’Humanité qui profitera d’un état de satisfaction suprême mais totalement factice. Elle tombe bien puisque la « classe utile », qui sera sûrement, à bien des égards, aussi misérable que la classe inutile, pourra tranquillement continuer à disposer de 99 % des richesses de ce Monde. (voir concernant cette question un autre article du Guardian: Robots will make the rich even richer).

C’est malheureux, mais je suis plus certaine des passions des Hommes, et surtout de leur envie, que de leur grandeur d’âme. Je ne suis pas sûre qu’ils se dégageront de la soumission par dignité, mais je crois qu’ils le feront par convoitise.

Et qui pourrait les condamner ? Dans un Monde capitaliste où une caste d’êtres humains agite ses richesses, par habitude et sans scrupule, les envies se déchaînent, comme elles le devraient. C’est un instrument de revendication de la justice sociale, le problème étant toutefois que la passion a ça de particulier qu’elle ne connaît pas la mesure ; il n’y en a jamais assez.

L’antagonisme qui se créerait serait totalement insoutenable, plus encore qu’il ne l’est aujourd’hui. Il faudrait donc des sédatifs plus puissants encore que les drogues, la télévision, ou les réseaux sociaux, pour les apaiser. Voilà pour les vertus de la « vie-jeu vidéo ».

Et donc, quelle est la solution ? Éduquer les tout petits à la spiritualité ? Les convaincre du fait que celle-ci et le jeu ne sont pas des nourritures équivalentes ? Que la substance des valeurs que la société choisie a une importance, et que l’on ne peut pas réfuter, au nom de la science et du progrès, l’idée même que l’Homme est fait pour aimer ?

Dans un deuxième temps, faudrait-il limiter le progrès technologique de façon à ce qu’il laisse à l’Homme la possibilité de se rendre utile ? Est-ce même envisageable ?

Je n’ai pas la réponse ; il n’y a pas de fin au calvaire.

Mais il y a peut-être d’autres vérités sur la nature humaine. A défaut d’être un animal spirituel (pardon pour l’oxymore), l’Homme est probablement un animal social. L’Homme saura fort probablement tirer du jeu une valeur morale. Tant que le lien entre les Hommes existe, même dans une dimension totalement virtuelle, il y aura encore et toujours de quoi faire et de quoi espérer.

P.S.: J’ai appris un nouveau mot. « Sandbox ». Oui, je sais ce qu’est un bac à sable. Dans le Monde du jeu vidéo, il « représente la notion de liberté ». C’est à propos, n’est-ce pas?

De la force créatrice de l’abandon

Mère Marie Skobtsov a ça de commun avec Simone Weil, qu’elle s’est refusée le confort de l’appartenance et de la stabilité pour s’approcher au plus près de la communauté des Hommes. Elle a sillonné l’Europe et a refusé de se rattacher à un couvent. Simone Weil, bien que chrétienne convaincue, a, elle, refusé le baptême. Je ne crois pas qu’il y ait de meilleure définition de l’idée de sortir de sa « comfort zone », que celle de prendre part au chaos de la vie humaine pour se conformer à, et nourrir sa vérité intérieure.

C’est intéressant de noter que ces deux femmes ont péri dans des circonstances similaires, en faisant sacrifice de leur vie d’une façon qui ne peut être qu’authentique tellement elle est tragique ; l’une est morte de faim et d’épuisement après avoir continuellement choisi de donner ses rations de nourriture à des résistants, et l’autre a pris la direction du camp de Ravensbrück pour avoir secouru des juifs.

Mère Skobtsov écrivait sur les dangers des formes rituelles de la pratique de la Foi, qu’on peut étendre à toute forme de spiritualité. Devant le désordre auquel doit faire face « l’Homme d’aujourd’hui » (nous sommes approximativement entre les deux Guerres, quand elle écrit), son âme cherche le « confort intérieur », « un monde intérieur parfaitement déterminé et réglé ». A l’extérieur de lui, cela se manifeste par sa volonté d’être guidé, mené par des « directives concrètes » qui nous indiquent comment croire, quoi penser. La conséquence est une dilution totale de la force créatrice de tout Homme, et la réduction à néant de tout exploit dont il est pourtant capable.

Un sermon particulièrement convaincant que j’ai eu l’occasion d’entendre vantait les mérites de l’audace. Je la perçois comme une forme instantanée de courage. Le courage est une ligne directrice. L’audace est une force invisible qui nous pousse momentanément à faire ce qui est parfois inconvenant. De l’audacieux l’on dit même souvent qu’il est insolent.

Du Monde dans lequel nous vivons, je reçois une grande contradiction. Ceux qui donnent des leçons sous la forme de cours magistraux sur la spiritualité (je pense par exemple à certains ted talks), nous enjoignent de faire preuve de courage. La confiance en soi, en ses ressources, est le maître-mot. En parallèle, ces mêmes personnes disent cultiver leur spiritualité propre, celle qui légitime qu’ils parlent au nom de tous, par les moyens de la méditation, du yoga, de la transcendance. Ceux qui me connaissent bien savent que cela m’a toujours dérangé, même si je n’ai jamais vraiment su comment articuler mes idées sur la question.

En somme, il m’apparaît qu’en se purgeant intérieurement de toute émotion négative, allant jusqu’à nous enjoindre de nous éloigner des « gens négatifs », ils se dérobent. Les allures extérieures de courage et de confiance qu’ils véhiculent ne sont pas du tout en alignement avec ce qu’ils prêchent.

Et surtout, surtout, ils en oublient l’humilité.

C’est peut-être aussi une question de médium – gesticuler sur une scène d’une grande métropole internationale devant un public de toute façon privilégié semble toujours traduire un message, justement, de privilège. Mais ce n’est sûrement qu’une infime partie de ce qu’ils sont, de leur action.

En cela, je ne veux pas me montrer trop dure. Et à vrai dire, je suis la première à faire preuve de peu de courage ; mais je condamne ce discours aujourd’hui parce qu’il m’est, si je ne me concentre pas, très difficile d’y échapper, et parfois, même, je le tiens responsable de mon propre égoïsme. C’est que j’ai conscience que moi, comme tous, je suis influencée par ce que l’on me martèle, surtout si c’est bien dit, et surtout si ça m’arrange.

Je crois que les honneurs sont dus à ceux qui se mélangent à la misère, sans discrimination. La misère humaine prend des formes diverses. Il y a vraiment de quoi faire.

Marie Skobtsov parlait de son temps, qui, vous le savez bien, montre beaucoup de similitudes au nôtre. Elle disait que « c’est à l’extérieur de l’Église que l’individu trouvait des possibilités d’incarner son désir d’amour, de sacrifice, d’exploit ; car à l’intérieur, tout ce qui était différent, tout ce qui allait à contre-courant, était considéré comme en opposition, et se trouvait en butte aux critiques et aux persécutions ». Avant de former une nouvelle sorte de secte de la spiritualité alternative, l’Humanisme s’exprimait à travers des individus qui cherchaient à échapper à d’autres oppressions (religieuses surtout) pour accomplir leur vérité.

Aujourd’hui, il est clair que de telles tensions existent toujours. Les vieilles religions anéantissent toute fantaisie altruiste, et c’est rarement à ceux qui se vantent de leur piété que l’on peut donner ces honneurs, ou bien à ceux qui se vantent de quoi que ce soit, d’ailleurs.

La réalité, c’est que l’on ne peut « vivre correctement », à savoir, selon les conventions actuelles, vivre heureux, aider les autres, aimer la vie, créer, procréer, et remplir ses objectifs, en vertu de quatre pauvres phrases postées sur facebook qui se lisent comme un mantra, comme un verset, comme une sourate.

L’abandon de soi, pour son propre bien, et pour celui des autres, est un choix  et un risque continuels qui est parasité par les discours égoïstes et moralisateurs qui maintiennent l’Homme dans son sentiment d’impuissance. Mais le miracle que nous croyons voir sur cette scène n’est qu’une pâle imitation, souillée par l’égocentrisme, de celui qui réside en chacun de nous. Encourageons-nous mutuellement à y croire !

Je vous laisse de nouveau avec un passage du « Sacrement du frère », la biographie écrite par Hélène Klépinine réunissant nombre des textes de Mère Marie Skobtsov, Sainte Marie de Paris.

« A l’heure actuelle, ce type de piété (rituelle) a tendance à se répandre, si grands sont la solitude et l’accablement où se trouve plongée l’âme de l’homme aujourd’hui. Elle ne cherche pas l’exploit, elle craint toute charge insurmontable, elle ne veut plus chercher et connaître la désillusion. L’air raréfié et âpre de l’amour sacrificiel est au-dessus de ses forces. Si la vie ne l’a pas ménagée et ne lui a pas donné la réussite et la stabilité extérieures, elle va d’autant plus fébrilement chercher le confort intérieur, un monde intérieur parfaitement déterminé et réglé. Elle jette sur le chaos le voile solide de ce qui est convenu et autorisé, et le chaos cesse de la tourmenter. Elle connaît la force des exorcismes magiques, souvent exprimés dans des formules obscures ; tel un derviche, elle connaît la puissance du geste et de la posture. La voici protégée et rassurée. Voilà qui explique le succès de ce type ritualiste de piété, et il est probable qu’il va perdurer encore longtemps. L’époque, du reste, favorise son éclosion. Dans le Monde entier, nous remarquons une soif de directives concrètes : comment croire, pour quoi lutter, comment se comporter, que dire, que penser. Le Monde a soif de guides autoritaires menant une masse aveugle et fervente. Nous connaissons la dictature la plus terrible qui ait jamais existé : la dictature de l’idée. Un centre infaillible sous la forme d’un parti ou d’un guide ordonne de penser ou d’agir de telle ou telle façon, et aussitôt – avec quelle étonnante et incompréhensible facilité ! – l’homme se hâte de remodeler son monde intérieur en fonction de cette directive, persuadé de son infaillibilité ».

Pour une souffrance décomplexée

« L’enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain » de Simone Weil se lit comme une sorte de manifeste, bien paradoxalement puisque ce ne pouvait être l’objectif de cette auteure si diamétralement opposée à l’idée qu’un écrivain puisse devenir « un foyer d’influence », sauf à ce qu’il respecte totalement la « loi », reconnue comme un ensemble d’obligations naturelles de l’être humain envers l’autre. « L’enracinement » énumère ces devoirs pour fonder le droit positif, certes – mais je ne crois pas qu’elle prétende à une déresponsabilisation, qui est forcée dès le moment où l’on qualifie un texte de « manifeste », parce qu’il dicte une conduite à un ensemble, plutôt que de laisser à chaque être humain la possibilité de le digérer, et de remettre son propre comportement en cause.

Alors, disons que « L’enracinement » est une piste de réflexions particulièrement utile dans une société où l’on revendique toujours plus de droits sans jamais évoquer l’obligation de chaque individu, et de la somme de tous les individus, de répondre aux besoins vitaux de tous.

Les besoins vitaux, elle en reconnaît des physiques, et des moraux. Quand on saisit bien les effets d’une carence sur l’individu – cette forme de souffrance qui, refoulée, entraîne la frustration, la mutilation, et enfin la destruction – alors l’on se dote d’une hypothèse supplémentaire sur la raison d’une telle chute morale dans la vie politique française, et dans les choix politiques de ses citoyens.

A l’heure où il est à la mode de juger de la conscience démocratique de tous, de pointer du doigt celui qui choisit un tel plutôt qu’un autre, la déresponsabilisation de la presse, de l’homme politique, et du citoyen comme membre participatif de la société, est grandissante. Seulement, le fait que nous vivions dans un Etat – et je réduis la discussion à cet Etat seul – où un nombre considérable de personnes n’a pas même ses besoins vitaux physiques satisfaits, exige une grande remise en question, plutôt que de tomber dans les raccourcis des considérations monétaires ou partisanes.

Le fait de se voir dépossédé de la jouissance effective de ses droits, comme réponse à ses besoins, engendre ce que Simone Weil définit comme de la souffrance, ou bien du malheur. Mais le malheur en 2017 est devenu un privilège ; notre droit au malheur s’amenuise à mesure que notre compte en banque se remplit. L’élimination du malheur est un fléau parce qu’il crée une frustration indéfinie chez ceux qui, parce qu’ils se sentent inutiles au travail, parce qu’ils ne se sentent pas entendus, parce qu’ils n’ont plus d’espace pour l’initiative ou la responsabilité (qui sont autant des besoins vitaux), sont effectivement aussi malheureux que ceux qui souffrent de carences physiques. Cela explique qu’en Indonésie, l’Homme est plus heureux qu’en Europe.

Cela explique aussi qu’en France, dans notre malheur refoulé, l’on frappe sur le plus faible, celui qui souffre encore plus, sa privation étant perçue comme inacceptable parce que reconnue, considérée (et à bien juste titre d’ailleurs).

Reconnaître que la société est malade est un premier pas vers la réhabilitation de l’idée de responsabilité, et de l’idée de revendication juste, non-fantaisiste. L’on descend aujourd’hui dans les rues pour protester contre des choses qui ne sont que des contingences ; mais les 9 ,6 % de chômeurs français, dépravés de besoins élémentaires, se terrent dans une léthargie mortelle, dont le danger n’a d’égal que celui de l’agression (c’est en ces mots qu’elle compare l’Allemagne (agressive) et la France (apathique) des années 40). Dans les deux cas, la conséquence est toujours une aggravation du malheur, un désastre politique, et une mort sociale (parfois littéralement, comme en 40, mais il me semble qu’en 2017, l’aiguillon mondial indique plutôt une léthargie généralisée).

La solution n’est pas simple. Weil, chrétienne convaincue, n’avait besoin au final de convaincre personne quand elle disait qu’il faut « nourrir son prochain », au sens propre comme figuré.

Je suis convaincue, comme l’était David Foster Wallace (dans un discours que je vous recommande et que je pose ici : This is Water), que l’être humain naît bon. Ou, pour emprunter le langage de Weil, qu’il a instinctivement conscience de ses « obligations naturelles ».

Weil soutient que le penchant de la nature humaine est « de ne pas faire attention aux malheureux ». Mais il y a ce qui est de l’ordre du naturel, et il y a ce qui est de l’ordre de l’acquis.

En concentrant nos efforts à reconnaître la souffrance des autres, l’on créera, disons, une « chaîne de conscience » qui est un premier pas vers le rééquilibrage de la justice sociale. Cette considération, Weil l’appelle très simplement le respect, dû à égale mesure à tout être humain. On l’appelle aujourd’hui la compassion, comme s’il s’agissait d’une vertu, comme s’il s’agissait de quelque chose qui se cultive. Non, le respect nous est dû, à tous. Dans la « chaîne de conscience », sa généralisation aurait pour effet de nourrir d’abord le plus faible, puis de répondre aux besoins vitaux de tous. Le privilège serait mesuré par l’élimination de l’état de nécessité et l’éradication des obsessions contingentes, plutôt que par l’argent et tout ce qu’il emporte (le standing social, la démesure, les excès en tout genre). Qui tombe dans l’obsession est dans un état de besoin, même s’il a l’apparence de l’accomplissement.

Une telle société nourrirait tout le monde sans gaver personne ; tout Homme y serait donc enraciné. Je vous laisse avec ce passage de l’essai de Simone Weil, peut-être le seul qu’il faille retenir dans l’optique de la reconstruction d’une nation saine et d’une Europe prospère :

« Chaque être humain a besoin d’avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l’intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie. Les échanges d’influences entre milieux très différents ne sont pas moins indispensables que l’enracinement dans l’entourage naturel. Mais un milieu déterminé doit recevoir une influence extérieure non pas comme un apport, mais comme un stimulant qui rende sa vie propre plus intense. Il ne doit se nourrir des apports extérieurs qu’après les avoir digérés, et les individus qui le composent ne doivent les recevoir qu’à travers lui. »

Je m’enracine

Lectrice, lecteur, bonjour.

L’idée de créer un blog est indissociable de l’idée de conquête.

Je suis toute novice ; j’ai fait mes premiers balbutiements de blogueuse en cinquième, sur mon skyblog, qui avait lui l’objectif plus noble de faire la même chose que les autres. Aujourd’hui, parmi les milles choses que je pourrais faire de ma vie et de mon trop-plein de temps libre, je choisis une activité qui implique d’être lue et d’être vue. Le blog assouvit mon besoin de me donner en spectacle.

Le nom de mon blog fait référence au mien, et fait référence à Nietzsche que je n’aime pas beaucoup. Mais je trouve ça suffisamment drôle, et je trouve qu’il répond bien à l’objectif de donner le ton ; ici, j’espère parler littérature, philosophie, et rencontres, et amours, et tout ce qui est stimulant.

Mon crédo est simple. C’est peut-être juste simplement le crédo. Mais résumons-le par ces deux mots : humilité et audace.

J’espère faire les rencontres qu’il faut ici pour apprendre, et pour prendre des risques. Sachez surtout que même si je dis (toujours) que j’ai raison, j’adore que l’on me prouve que j’ai tort.